Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE

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Dernier numéro : Février / avril 2014

Devoir de protection et protection des libertés

Entretien avec Zygmunt Bauman

Trois ans après sa contribution sur l’articulation entre éthique et sécurité dans Sécurité& Stratégie, le philosophe et sociologue Zygmunt Bauman, professeur émérite à l’Université de Leeds, nous livre ses impressions à propos de l’actualité récente en matière de sécurité, de l’affaire Snowden en passant par le recours aux drones ou encore le terrorisme international.

Ses thèses, toujours aussi engagées, offrent un regard tranché et original sur le monde qu’il considère sous surveillance. L’auteur, inspiré des thèses de Karl Marx et d’Antonio Gramsci*, déplore notamment l’incapacité de nos sociétés à trouver un équilibre entre liberté et sécurité, la sécurité demeurant à ses yeux un instrument transpartisan de légitimation autant que de domination utilisé par les politiques de gauche comme de droite et sur lequel le citoyen a de moins en moins de prise.

Qu’évoquent pour vous les révélations d’Edward Snowden à propos des pratiques d’espionnage mises en place par les Etats-Unis ?

A vrai dire, ce n’est pas à proprement parler une révélation ! Du moins pour David Lyon et moi-même qui avons publié sur ce sujet nos conversations sous le titre Liquid Surveillance, juste avant que les informations fuitées par Snowden ne deviennent publiques. Il ne fait aucun doute pour nous que la surveillance est totale, qu’elle a atteint un niveau jamais connu dans l’histoire de l’homme. De même, le volume des données collectées, traitées et interconnectées dans des serveurs gigantesques est sans commune mesure avec ce que pouvaient faire les services classiques de renseignement à l’ancienne. Lesquels y parvenaient d’ailleurs difficilement et à un coût très élevé pour la société. Il leur fallait une armée d’indics, d’espions rémunérés, traités humainement. Les nouvelles informations recueillies par la surveillance électronique sont un trésor sans prix parce qu’elles peuvent recevoir de multiples usages. Il était donc évident que les services de sécurité actuels autant que les firmes commerciales n’allaient pas passer à côté d’une telle aubaine. Les premiers pour repérer et attraper les fauteurs de trouble potentiels ; les seconds pour cibler et séduire de possibles clients...

Ce qui nous a semblé une vraie révélation, ce fut en revanche l’indifférence apathique avec laquelle le grand public, l’objet final de cette surveillance, a accueilli les révélations de Snowden. Les journalistes se sont passionnés, les politiciens eux, se sont sentis gênés et mal à l’aise, les services secrets ont évidemment été furieux et revendicatifs. Mais de la part du grand public, des gens ordinaires, il n’y a pas eu de réactions, ou très peu, et pratiquement pas de manifestations de réprobation. Nous savions certes que ces données stockées quelque part dans le « cloud » étaient fournies volontairement et librement par les individus concernés. Nous savions que très peu de possesseurs/utilisateurs de cartes de crédit ou de téléphones mobiles se souciaient de savoir qui, tierces personnes ou compagnies commerciales, récupérait leurs données et était au courant de leur moindres faits et gestes. Nous savions aussi que beaucoup adorent étaler leur vie privée et leurs pensées en public.
Nous suspections bien que nombre d’entre nous, avides de reconnaissance sociale ou par peur d’être ignorés, pratiquaient le « cogito » cartésien sous sa nouvelle forme : “On me voit à l’écran, donc j’existe”. Mais même en sachant cela, nous avons été très surpris de voir à quel point nos contemporains se moquent au fond de sanctuariser leur vie privée, pourtant considérée par nos proches ancêtres comme une des promesses les plus chères des temps modernes. Promesse pour laquelle ils se sont battus bec et ongles et qu’ils ont défendue, une fois acquise, avec autant de passion.

Dans un sondage indépendant réalisé par le Pew Research Center, les Américains considèrent que deux principales menaces contre les Etats-Unis sont les menaces liées au terrorisme international, plus particulièrement liées à Al-Qaeda et les cyberattaques ? Cela ne peut-il pas justifier de la part des institutions américaines un renforcement des mesures de sécurité afin de satisfaire la demande de sécurité ?

C’est effectivement ce que je crois. L’Etat, qui a bâti sa légitimité sur l’apport de sécurité publique à ses citoyens est devenu peu à peu incapable de fournir cette forme particulière de sécurité, apparue depuis plusieurs décennies, qu’est l’Etat providence. L’Etat providence, c’est plus une sécurité existentielle que matérielle : sécurité de l’emploi, de la santé, de la reconnaissance sociale, d’une éducation de qualité égale pour tous... Pour les Etats en recherche d’une alternative de légitimation pour remplacer la providence évanescente, l’apparition spectaculaire d’Al-Qaeda et de ses attentats a été un cadeau du ciel. Le sens du mot « sécurité » avait déjà évolué, bien avant l’attaque des Tours jumelles, vers plus de sécurité personnelle, de protection contre les dangers multiples visant l’intégrité physique ou la propriété individuelle. Les terroristes ont rejoint les sans-papiers, les banlieues de non-droit, les immigrants illégaux, les Roms et toutes les autres menaces,
internes ou non, à la « tranquillité bourgeoise ». L’idée derrière cela est de démontrer la possibilité d’action réelle de l’Etat au-delà des simples mots : investir un camp de Roms ou arrêter les immigrants illégaux, cela fait un bon reportage à la télévision. De même que les contrôles de sécurité interminables dans les aéroports ou dans les réunions publiques. Le rythme et l’intensité des « actions de police » sont au fond moins liés aux défis terroristes qu’à l’incapacité des gouvernements à fournir des emplois essentiels pour la protection sociale.

Les attentats spectaculaires qui ont frappé le site gazier d’In Amenas en Algérie et le centre commercial à Nairobi au Kenya montrent que la violence est disséminée. Cela ne justifie-t-il pas une lutte intensive contre le terrorisme ?

A nouveau, il faut voir dans la “guerre contre le terrorisme” un exercice de propagande de la part des politiciens en faveur de leur action davantage qu’une tentative sérieuse d’assainir le terrain où les complots terroristes s’épanouissent. Il suffit de comparer les réactions des politiciens aux deux attaques terroristes que vous mentionnez à celles très modérées sur l’effondrement dramatique d’une usine au Bangladesh qui a fait plus de 1100 victimes, des travailleurs qui gagnaient aussi peu que 38 dollars par mois pour remplir les coffres de géants comme Children’s place, Benetton, C&A, Primark et tant d’autres. Il y avait là beaucoup plus de victimes innocentes que le terrorisme n’a réussi à en faire, même en cumulant celles de l’Algérie et du Kenya.

L’espoir de résoudre la question du terrorisme par des moyens militaires au lieu de le priver de son terreau de recrutement semble bien être voué à l’échec tant que la misère suscitera des vocations. La violence n’est qu’une des armes utilisées par les riches et puissants pour rendre et maintenir les faibles et les pauvres dociles et craintifs. En retour, la violence est aussi la seule arme des faibles et des pauvres pour tenter d’échapper à leur triste sort. Les deux violences ont la même source : une vie sans valeur qui ne mérite pas d’être vécue.

En France, dans le cadre la loi de programmation militaire votée en décembre 2013, les parlementaires reconnaissent la possibilité de donner accès à un certain nombre de données de connexion en temps réel aux services de renseignement. Un certain nombre d’intellectuels ont d’ailleurs signé une pétition« Refusons la surveillance ». Il me semble que vous ne l’avez pas signée ? Faut-il craindre comme le soulignent les pétitionnaires l’avènement d’une société de la surveillance ?

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’arrivée d’une société de surveillance mais que nous la vivions déjà sans nous en soucier ! Et que les techniques de surveillance des individus ont pénétré, un peu comme des vaisseaux capillaires, tout le tissu de notre vie quotidienne dont elles ne pourraient être extraites sans causer des vides considérables pour l’accomplissement de nos actes les plus élémentaires, les plus routiniers. Je n’étais pas au courant de cette pétition que j’aurais probablement signée. Mais je doute de son efficacité. Il nous faut alerter le public des risques représentés par les méga banques de données, certes. Mais les voix criant dans le désert pour réclamer la fin de cette surveillance ont devant elles un long chemin bien difficile. Il y a trop d’intérêts particuliers qui barrent la route. Lesquels sont d’ailleurs facilités par la dévaluation du sens de la vie privée à travers cette société de compassion confessionnelle que nous avons créée et reproduisons chaque jour. Ce à quoi il faut ajouter l’affaiblissement des liens interpersonnels qui renforce la peur de l’isolement, et le consumérisme (“profitez de tout tout de suite, payez plus tard”) qui valide l’idée rassurante que nous n’avons pas à nous inquiéter maintenant, qu’il sera toujours temps de se préoccuper de ce problème. Conviction biaisée à la base car nous risquons bien de nous apercevoir un jour ou l’autre que les moyens de revenir en arrière ont disparu ou ont été privés de leur contenu.

On reproche notamment aux deux pays les plus démocrates du monde, avec à leur tête des Présidents classés à gauche, la mise en œuvre de politiques sécuritaires ? N’est-ce pas paradoxal ? Comment l’expliquez-vous ?

Personnellement, je crains que les « politiques sécuritaires » ne soient devenues un non-sujet politique, non partisan ou, pour être encore plus précis, au-delà de la droite et de la gauche. C’est un des aspects de ce qui se passe aujourd’hui. Les politiques dites de « droite » ou de « gauche » se confondent. La plupart des politiques que l’on présente comme des alternatives de gauche sont en fait simplement l’affirmation que l’ on fera mieux sur ce sujet que le gouvernement précédent, quoi qu’il ait fait. Centre-gauche et Centre-droit rivalisent pour savoir qui sera le plus dur en matière d’immigration, le plus drastique dans la baisse des impôts des riches et des aides publiques. Sans parler du discours favorisant un accroissement de la dérégulation du marché du travail et la baisse des garanties des droits des salariés. On montre aussi sa détermination à combattre de vagues menaces que l’on oublie de préciser : plus elles sont floues et omniprésentes, mieux c’est ! Quelle que soit leur couleur politique, les ministres se doivent de faire preuve de muscles et démontrer qu’ils occupent une place de choix dans ce concours de beauté que sont devenues les politiques sécuritaires. C’est moins le résultat d’un choix personnel que celui de la perte d’autorité et de pouvoir laissés à l’Etat. Selon les circonstances, la sécurité ne peut pas toujours échapper aux tactiques d’austérité. Elle se restreint alors à la sécurité des personnes et des biens, tant bien que mal.

Le philosophe Alain Etchegoyen considère que sécurité et liberté sont deux principes contradictoires. A vous lire, je constate la même position. Pourtant, nos démocraties garantissent la liberté de leurs concitoyens grâce à l’existence d’un cadre institutionnel stable et l’existence d’une police démocratique. A l’inverse, dans des pays où la sécurité n’est pas assurée, les peuples vivent dans la peur
permanente et ont par conséquent des marges de liberté réduites. Devoir de protection et protection des libertés sont-ils pour vous totalement irréconciliables ?

La relation entre la liberté et la sécurité, ce couple conceptuel inséparable qui fonde la possibilité d’une vie acceptable, a en fait deux dimensions. Dire que c’est un rapport irréconciliable, ce n’est que la première dimension. La seconde, c’est prendre conscience de leur complémentarité : l’une a besoin de l’autre pour se réaliser. La sécurité sans la liberté, c’est l’esclavage. Tandis que la liberté sans sécurité c’est le chaos, le dérèglement, l’impuissance – le plancton, pas l’humain. La sécurité et la liberté s’attirent et se repoussent en même temps. L’une ne peut s’étendre qu’au détriment de l’autre. Autant que je sache, un équilibre parfait, idéal, universel et extratemporel entre les deux, une « ligne de partage en or », n’a pas encore été trouvée. Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’elle puisse exister. Jusqu’à maintenant, notre besoin profond des deux concepts s’est exprimé alternativement non dans un mouvement parallèle mais pendulaire. En 1929, Sigmund Freud suggérait que les troubles psychiques de ses clients venaient en grande partie de leur abandon de leurs libertés ontologiques au profit de la sécurité.

Il renverserait sans doute aujourd’hui son diagnostic et dirait que nos maux sont le résultat de la perte de pans entiers de sécurité (au sens orthodoxe du terme) pour étendre la sphère des libertés. Au vu de ces mouvements d’aller et retour dans l’équilibre entre sécurité et libertés, je ne parierai d’ailleurs pas que la tendance actuelle soit définitive ni qu’elle s’inverse un jour.

Dans le livre Liquid Surveillance que vous avez rédigé avec David Lyon, vous écrivez un chapitre intitulé « Drones and social media ». Si je vous suis dans votre raisonnement, voilà deux innovations qui mettent à mal la vie privée des individus et le fondement même de nos démocraties. Vous est-il possible d’éclairer nos lecteurs sur ce point précis ?

En laissant de côté les problèmes moraux complexes qu’entraîne l’idée de meurtres à distance, un aspect important des drones est que la violence qu’ils exercent échappe au contrôle politique et donc, par voie de conséquence, au contrôle des citoyens qui n’ont pas leur mot à dire. Des conflits peuvent ainsi être menés à l’insu bienheureux des populations, inconscientes des guerres faites en leur nom. Les hostilités peuvent aujourd’hui se dérouler, contrairement aux époques antérieures, sans le besoin de soulever l’esprit patriotique et l’appui inconditionnel des citoyens. Avec la privatisation de beaucoup de fonctions relevant auparavant des parlements élus, nous avons là un nouveau pas de franchi dans la limite apportée aux droits démocratiques de contrôle des peuples. On se rapproche de plus en plus de l’Armageddon imaginé il y a un demi-siècle par Günther Anders : « Le geste qui déclenchera l’Apocalypse ne diffèrera en rien des autres gestes quotidiens : il sera accompli, comme tous les autres, par un simple opérateur, également guidé et noyé par sa routine ennuyeuse ».**

Finalement, à vous lire, on a le sentiment que nos sociétés accélèrent tout droit vers leur malheur. Plus elles pensent se protéger, plus elles se mettent en danger. Ne pensez-vous pas néanmoins qu’il y a des motifs d’espoir dans nos sociétés ? L’enrichissement des Nations, l’éducation de masse…

Puis-je répondre en citant, de peur que ses remarques toujours d’actualité ainsi que ses alertes ne soient oubliées, le grand Pierre Bourdieu ?
D’abord il disait que la bonne médecine part de la reconnaissance des maladies invisibles, c’est à dire des faits dont le malade ne parle pas ou qu’il oublie de signaler.
Et deuxièmement : il faut voir, expliquer et comprendre les souffrances caractéristiques de notre ordre social qui « sans aucun doute a repoussé la grande misère du monde (moins qu’on ne le dit cependant), tout en multipliant les espaces sociaux permettant de disposer de conditions favorables pour supporter l’accroissement sans précédent de toutes sortes de petites misères ».
Et comme se plaisait à nous le répéter ce brave Cornelius Castoriadis : une société qui cessede s’interroger sur elle-même est une société malade…

*C’est notamment l’avis de Pierre Antoine Chardel dans son ouvrage consacré à l’œuvre de Zygmunt Bauman, Les illusions perdues de la modernité, CNRS, Paris, 2013.
**Le temps de la fin, L’Herne 2007, p.52

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