Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE

15

Dernier numéro : Février / avril 2014

Devoir de protection et protection des libertés

INTERNATIONAL : Résilience insurrectionelle dans le Caucase Nord

Dans 20 ou 30 ans, les républiques nord-caucasiennes, Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie et Kabardino-Balkarie, ne feront plus partie de la Fédération de Russie. C’est le constat objectif que font beaucoup d’experts et de journalistes russes à Moscou. Tout n’est pourtant pas perdu.
Les forces de sécurité remportent quelques victoires sur le terrain, parvenant à éliminer régulièrement les cadres rebelles dans ces régions hostiles. L’arme financière est également mise à disposition. Pour autant, Laurent Vinatier, chercheur associé à l’Institut Thomas More et directeur de la société Emerging Actors Consulting, considère que cela ne suffit pas. Les autorités de Russie peinent à mettre en œuvre un programme cohérent et efficace de redressement économique et de stabilisation politique. Les structures rebelles de leur côté, qui ont depuis 2007 constitué un Emirat du Caucase, islamiste et djihadiste, se renouvellent continuellement. Même si celles-ci demeurent relativement marginales et ne sauraient constituer une menace stratégique pour la Russie, elles conservent néanmoins une dangereuse capacité de nuisance dont le monde pourrait voir les effets à l’occasion des prochains Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi en février 2014.

La rupture s’amplifie entre les républiques fédérées du Caucase Nord, soumis depuis presque vingt années maintenant à une violence chronique, et le reste de la Fédération de Russie. Pour beaucoup d’analystes et journalistes russes, spécialistes des affaires politiques de la région, la probabilité est grande de voir, dans un avenir proche, cette zone nord-caucasienne couvrant en particulier les républiques de Tchétchénie, d’Ingouchie, du Daghestan et éventuellement même d’Ossétie du Nord et de Kabardino-Balkarie, échapper au contrôle administratif et politique de l’Etat fédéral russe. « Dans 20 ou 30 ans, les républiques fédérées du Caucase Nord ne feront plus partie de la Fédération de Russie ; si les guérillas s’amplifient, le fossé grandira et la rupture interviendra d’autant plus tôt »1.

Telle est l’opinion largement entendue dans les cercles spécialisés de Moscou. A moyen terme donc, experts et observateurs en Russie considèrent que la région nord-caucasienne est perdue pour la Fédération.

Le constat n’est pas sans appel. Les autorités russes engrangent quelques succès, notamment sécuritaires. Les pressions militaires qu’elles exercent en continu sur les groupes de militants armés actifs sur l’ensemble de la zone permettent d’éliminer régulièrement les figures dirigeantes de ces guérillas résilientes. Les flux budgétaires entretiennent également la dépendance des élites locales et d’une bonne partie des populations dont la survie finalement procède, légalement et illégalement, des largesses financières de la Fédération. Au-delà des retraites et des salaires qui, sans Moscou, à l’évidence ne seraient pas payées, ces subventions, par les détournements qu’elles occasionnent, nourrissent sur place des réseaux de clientèles. Garder sous contrôle ce mode de management relève d’ailleurs principalement des prérogatives d’Alexander Khloponin, représentant plénipotentiaire du Président pour le district fédéral du Caucase Nord2. Il faut compter enfin avec le poids personnel, variable, des leaders nommés à la tête de ces républiques fédérées qui, au prix d’une fermeté souvent injuste, offrent à leurs concitoyens, du moins à certains d’entre eux, des conditions de vie en voie de normalisation.

Cependant, ces efforts ne suffisent pas à convaincre. Les menaces armées persistent. Les guérillas, initiées par les deux guerres de Tchétchénie, de 1994 à 1996 puis de 1999 à 2007, qui se sont étendues en se radicalisant, consument à petit feu le Caucase Nord. Début juillet 2013, le leader rebelle tchétchène, Dokou Oumarov, qui s’est auto-déclaré émir d’un Emirat du Caucase en octobre 2007, a appelé à tout faire pour contrer la préparation et empêcher la bonne exécution des Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi en février 20143. Avant cela, le Kremlin avait anticipé et décidé de mobiliser un arsenal démesuré pour protéger l’événement sportif qui doit consacrer la grandeur recouvrée de la Russie. Cette nécessité défensive témoigne toutefois d’un malaise et d’une incertitude profonde. La contre-insurrection russe dans le Caucase Nord est-elle vouée à l’échec ? Dans quelle mesure la Russie est-elle responsable de cette instabilité pérenne ?
Ce texte voudrait discuter de l’opposition entre la Russie et l’Emirat du Caucase, en insistant d’abord sur la réussite opérationnelle de la Fédération puis en détaillant, en conséquence, lamarginalisation de l’Emirat. Il sera alors possible de mettre en lumière la capacité de nuisance des rebelles que Moscou ne parvient pas à totalement maîtriser.

Succès opérationnels de la Russie

Contre les Tchétchènes auparavant et contre l’ensemble des nord-caucasiens aujourd’hui, les forces militaires russes, soutenues par les miliciens supplétifs locaux, parviennent régulièrement à toucher le cœur des structures rebelles en éliminant les figures historiques et symboliques de l’opposition. Le Président tchétchène Aslan Maskhadov, premier président séparatiste élu sous les auspices de l’OSCE en 1997, est tué en mars 2005, suivi par le chef de guerre islamiste, Chamil Bassaev en 2006. En 2010, l’Emirat nouvellement proclamé perd la plupart de ses théoriciens. En 2011 et 2012, au Daghestan et en Kabardino-Balkarie, les cadres, ou émirs locaux, se succèdent rapidement. En 2013, c’est en
Tchétchénie et en Ingouchie que les guérillas sont frappées.

Elimination de Khussein Gakaev en Tchétchénie, janvier 2013

Figures connues et respectées de la guérilla tchétchène, Khussein et Mouslim Gakaev sont déclarés morts le 24 janvier 2013 à proximité de leur village natal d’Elistanzhi (région de Vedeno), au terme de six jours de combat. L’opération qui a commencé dans la région de Chatoï puis s’est déplacée vers Vedeno paraît être, selon toutes les sources contradictoires disponibles4, à l’initiative des forces de sécurité russes et prorusses. Les frères Gakaev gagnent en autorité dès l’année 2007. Ils recrutent et entraînent des volontaires dans l’est de la Tchétchénie, remplaçant enpratique Bassaev à la tête du front local.
Mouslim, de manière révélatrice, est surnommé « le Lion des Montagnes » ou « l’inattaquable ».Ils exercent alors un contrôle direct sur un groupe d’une quarantaine de combattants, l’un des plus conséquents dans le Caucase Nord à cette époque. C’est en juillet 2010 cependant qu’ils deviennent des symboles de la résistance tchétchène opérant le lien entre la mobilisation islamiste et le séparatisme historique5 : ils rejettent le leadership de Dokou Oumarov et réussissent quelques actions d’éclats, notamment contre une base du Président tchétchène prorusse, Ramzan Kadyrov, à Tsenteroï.

Leur mort a une dimension surtout symbolique ou générationnelle. Partisans de l’Emirat depuis sa proclamation en 2007, les frères Gakaev ne le quittent pas, ni ne le remettent en cause, même au moment de leur rupture avec Dokou Oumarov à l’été 2010. Ils reprochent à l’Emir non pas ses choix idéologiques mais ses compétences et qualités tactiques. Celui-ci, peu engagé et peu directif, parfois absent, semble se désintéresser de la Tchétchénie en elle-même. Les frères Gakaev et ceux qui les suivent dans leur rébellion représentent une deuxième génération de militants, formée sous les ordres des chefs historiques, aujourd’hui tous disparus (à l’exception évidemment d’Oumarov). Ils croient, eux, à l’islamisation totale de la guérilla qui ne contredit pas l’objectif ultime de l’indépendance. Ils incarnent le stade suprême islamiste de la mobilisation nationaliste itchkériste6. L’un des derniers représentants de cette seconde génération, si l’annonce de son élimination à l’été 2012 s’avérait effectivement fausse, est Zaourbek Avdorkhanov, commandant respecté dont on dit qu’il contrôle l’un des contingents les plus nombreux7. Il faut également citer les compagnons de sécession, Tarkhan Gaziev et Aslanbek Vadalov, bien que leur présence sur le territoire tchétchène ne soit plus confirmée.

Elimination de l’émir Adam en Ingouchie, mai 2013

Le 21 mai dernier, un groupe de combattants est repéré dans une maison de la banlieue de Nazran, dans le district de Gamourzievsky en Ingouchie. Une opération antiterroriste est immédiatement déclenchée. Après une courte négociation, une femme avec un enfant quittent les lieux puis l’assaut est donné. Les deux militants dans la maison sont tués. Il s’agit, selon les sources officielles russes, d’Alikhan Ozdoev (25 ans) et de Jamaleil Moutaliev (37 ans). Ce dernier, ainsi que Dokou Oumarov le confirme dans un message vidéo à la fin juin 8, est Adam, le chef de l’opposition armée en Ingouchie qui a succédé au commandant Magas, leader respecté de l’insurrection, compagnon de Chamil Bassaev, arrêté en 2010.
L’effectivité de la guérilla ingouche ne tient plus vraiment aux chefs qui la dirigent. L’activité dépend plutôt des espaces tactiques que les petits groupes insurrectionnels parviennent à exploiter. Le niveau et l’intensité, comme en Kabardino-Balkarie, ont sensiblement diminué. L’insurrection en Ingouchie demeure peu coordonnée et faiblement structurée. Un signe éloquent de cette déstructuration et de ce manque d’efficacité est le recours à l’attentat-suicide. Face aux fortes pressions militaires républicaines, le sacrifice demeure l’une des seules options possibles, ainsi que l’illustre le choix d’un suspect d’origine tchétchène le 17 mai dernier dans le village d’Ordzhonikidzevskaya, district de Sunzha, alors qu’il était sur le point de se faire arrêter et probablement torturer. L’acte a blessé 13 officiers du ministère de l’Intérieur, bien plus que lors des opérations modestes et irrégulières que mène habituellement la guérilla9. Le plus souvent, les attaques suicide ne sont pas le fait de combattants directs ; peu parmi les cas connus avaient des antécédents guerriers. Cette décision dans l’urgence laisse deviner l’étroite marge de manœuvre des combattants.

Marginalisation de l’Emirat du Caucase

Les succès opérationnels, régulièrement enregistrés par les forces fédérales de sécurité russes,pèsent sur l’organisation structurelle de laguérilla. Celle-ci dans son ensemble perd encohérence hiérarchique. On note parmi les observateurs informés en Russie une vision de plus en plus pessimiste quant à la pérennité et à la pertinence des guérillas nord-caucasiennes. Beaucoup les considèrent en voie de marginalisation. Les cas de Kabardino-Balkarie et du Daghestan, dans deux contextes assez différents, illustrent parfaitement ce phénomène.

Délitement structurel, le cas de la Kabardino-Balkarie

Début mai, les sites de l’Emirat, Islamdin.com d’abord puis Kavkaz Center, diffusent le message vidéo d’un émir, jusque-là inconnu, de Kabardino-Balkarie, Abu Khassan. Il apparaît à visage découvert, face à un ordinateur, le drapeau djihadiste et une kalachnikov en arrière-plan. Pour la première fois, après plusieurs mois d’incertitude, un leader peut être identifié. Il n’est pas clairement dit cependant s’il supervise l’ensemble de la vilayat ou une partie seulement. L’homme s’exprime en arabe et en russe, révélant un certain niveau d’éducation. Comme tous les cadres qui l’ont précédé et ceux encore actifs au sein des républiques voisines, il appelle ses compatriotes à rejoindre « le chemin tracé par Allah », répétant donc que l’engagement islamique, au nom de la Charia, est le seul qui vaille10. L’allocution demeure très théorique. Il semble lire un texte pré-écrit où se succèdent des passages du Coran qu’il traduit en russe et commente. Il ne fait aucune référence concrète à la situation sur place et à ses spécificités ; il ne tente pas d’établir de correspondances entre les paroles du Prophète qu’il cite et son environnement immédiat. Il n’y a manifestement aucun effort de contextualisation. Le tout demeure irrémédiablement abstrait. Le dialogue avec la société est manifestement rompu. Abu Khassan disparaît au début du moins d’août, tué avec sa femme et deux de ses compagnons dans sa voiture lors d’une fusillade avec la police.
Déjà plusieurs fois décapitée, la guérilla en Kabardino-Balkarie peine à se restructurer. Cette nouvelle perte ne favorise guère la réorganisation : rien n’indique aujourd’hui que les groupes insurrectionnels locaux peuvent accroître leur portée stratégique. Les échauffourées, certes quasiment quotidiennes, rapportées par la presse indépendante, restent de très basse intensité. Elles n’impliquent que quelques individus du côté de l’opposition et ne font quasiment pas de victimes dans les deux camps. L’opposition de l’Emirat en Kabardino-Balkarie semble en phase d’isolement croissant vis-à-vis de la population. La distance entre le réel et le discours, introduite par Abou Khassan et rééditée jusqu’alors par ses successeurs au cours de messages assez similaires, laisse envisager une absence totale de réflexion et d’ambitions politiques au sein des groupes armés. Apparemment, l’idéologie se suffit à elle-même. Cette faiblesse et ce manque de structure annoncent une radicalisation idéologique et politique plus forte et plus agressive qui ne peut être par définition qu’exclusive et donc de plus en plus ultra-minoritaire.

Affaiblissement psychologique, le cas du Daghestan

L’Emir du Daghestan, Abu-Mukhamad, comme il le fait désormais de manière récurrente tous les trois mois (ou presque), lance un nouvel appel à l’engagement, au cours d’une allocution parue le 18 avril 2013. Celui-ci, apparemment mal à l’aise et s’exprimant à proximité d’une base de tentes recouvertes par la neige, insiste sur la persistance de la mobilisation. Il affirme à plusieurs reprises que la résistance continue, que les troupes se renouvellent et que la guerre djihadiste se pérennise. Il invite ces concitoyens à ne pas croire les effets d’annonce formulés par les autorités russes et locales selon lesquels tous les combattants auraient été éliminés11. Il réagit en somme à la désinformation officielle visant à casser le lien entre la population encore pacifique et les groupes violents. Quelques mois plus tôt, à l’occasion de la fête de l’Aïd El-Adha, l’émir daghestanais, accompagné du cadi de l’Emirat12, s’était déjà exprimé par vidéo, rappelant, cette fois, à ses concitoyens, l’importance du zakat, l’obligation de donner, auquel chaque Musulman doit se soumettre13. En citant, comme de coutume, plusieurs passages du Coran et des Hadiths du Prophète, les deux hommes procèdent clairement et explicitement à un appel aux dons. Ils insistent en particulier sur la dimension relative aux différents modes d’engagement. Ils disent comprendre parfaitement que tout le monde ne peut rejoindre le Jihad, mais alors au moins, ceux qui ne se battent pas doivent participer financièrement, en fonction de leurs moyens, à la résistance armée14. De manière générale, les leaders daghestanais des groupes armés répètent régulièrement ces invitations, faisant miroiter parfois les récompenses spirituelles qu’ils peuvent attendre en retour15.

Cette démarche ne va pas sans risque, dans la mesure où, ce faisant, ceux-ci révèlent une certaine faiblesse de leur mouvement. Dans une société caucasienne où celui qui demande quelque chose n’est souvent pas très respecté, ils peuvent être assimilés à des quémandeurs, voire à des mendiants. Leur lutte dès lors perdrait largement en crédibilité, ainsi que leur appel à l’engagement. Ils deviendraient les hérauts d’une cause déclinante, affaiblie, qui ne vaut pas la peine d’un sacrifice. Au printemps 2013, de façon assez significative, le même cadi passe en revue tous les cas où les combattants ont à considérer l’éventualité de leur reddition. En effet, au Daghestan, depuis quelque temps maintenant, les militants sont plutôt amenés à se défendre qu’à attaquer. Ils apparaissent plus souvent pris au piège militairement qu’à la tête d’une opération dont ils auraient l’initiative. De plus, les arrestations de suspects, très souvent abusives, se multiplient. D’où la nécessité pour l’Emirat d’aborder cette thématique et celle de la collaboration, qui ne sont pas les signes d’une excellente santé opérationnelle, morale et politique. Tout se passe comme s’il fallait démontrer en permanence à la population, au fil d’allocutions vidéo récurrentes, la pertinence et la justesse du combat, afin d’inciter à la mobilisation et à l’engagement armé. Ces publications résonnent, pour la plupart, à la manière d’actes de désespoir ou en tout cas de découragement.

Gestion impossible de la nuisance

Malgré les succès opérationnels des forces de sécurité russes et la marginalisation sensible des mouvements insurrectionnels, la capacité de nuisance de l’Emirat demeure intacte. Moscou n’est qu’en partie responsable de ce demi-échec. Il faut compter aussi et surtout avec les transformations inhérentes aux groupes de guérilla qui tendent désormais vers l’anarchie armée.

Incohérences politiques russes

La chute du maire de Makhatchkala (Daghestan), Saïd Amirov, en juin 2013, s’avère assez emblématique d’une insuffisance politique russe dans le Caucase Nord. L’arrestation renforce directement la position du nouveau président Ramazan Abdoulatipov, parachuté par et depuis Moscou en janvier 2013. Les deux hommes présentent en effet des profils et bases de pouvoir très différents. L’un, Amirov, dispose d’une assise essentiellement locale ; il est avant tout daghestanais, bénéficiant de solidarité et d’une clientèle sociale ancrée dans la république. Le second, beaucoup plus russifié, tire sa légitimité quasiment exclusivement de Moscou et du gouvernement central ; il n’a pas d’autres appuis au Daghestan que ceux que lui offre sa position institutionnelle. Ministre fédéral des nationalités dans les années 90 puis ambassadeur au Tadjikistan de 2005 à 2008,
Abdoulatipov est d’abord un fonctionnaire de la Fédération de Russie sur le modèle soviétique16. En misant sur Abdoulatipov, le gouvernement central de Russie revient au Daghestan, comme c’est le cas depuis plusieurs années en Ingouchie et en Kabardino-Balkarie, à une gestion non régionale de la république. Les Russes s’allient non plus à des subordonnés bénéficiant d’une légitimité de proximité et de réseaux de solidarité locaux mais à des délégués fonctionnarisés issus du centre fédéral. Ils uniformisent en somme chaque république en minimisant au maximum les sources indigènes de pouvoir, espérant ainsi mieux les contrôler. Il y a de la part de la Russie une volonté clairement affirmée de reprendre en main le Caucase Nord, notamment sa partie est. La perspective des Jeux Olympiques de Sotchi dans moins d’un an explique sans doute cette recentralisation du Daghestan au profit de Ramazan Aboulatipov contre Saïd Amirov.

Cependant, cette approche ne correspond en aucun cas à ce qui est pratiqué en Tchétchénie. En l’occurrence, Ramzan Kadyrov s’appuie essentiellement, si ce n’est même exclusivement, sur des bases tchétchènes. Cette dichotomie dans la gestion, liée à la spécificité de la Tchétchénie qui a connu deux guerres destructrices, jette un doute sur le succès de la démarche russe au Daghestan. Il paraît difficile en effet de justifier en même temps l’une et l’autre politique au sein de deux républiques voisines, malgré la particularité, encore une fois, du cas tchétchène. La dualité politique pourrait rapidement se transformer en incohérence et perte de crédibilité pour le centre fédéral, accélérant en réaction les velléités régionales autonomistes ou même indépendantistes, en Tchétchénie et au Daghestan. Les Russes semblent être au pied du mur dans le Caucase Nord, n’ayant plus vraiment d’option s’ils veulent conserver encore un temps ces républiques hostiles au sein de la Fédération. Ils agissent ainsi dans l’urgence, de manière presque improvisée, sans apparemment avoir les moyens, ni les ressources, pour construire une politique cohérente à l’échelle de la région.

Relocalisation et personnalisation de l’insurrection

Face aux éliminations successives de leurscadres, les groupes d’opposition sont contraints de « se replier » pour se recomposer. En effet, les initiatives opérationnelles de l’Emirat se raréfient. Ni Dokou Oumarov ni aucun des émirs régionaux n’ont mené d’attaques coordonnées et d’ampleur significative depuis au moins deux ans, si ce n’est plus. La dernière remonte presque à la manœuvre d’Hussein Gakaev contre Tsenteroï enseptembre 201017. Les groupes insurrectionnels sont entrés dans une stratégie défensive, plus réactive, de protection et de survie, qui passe notamment par la décentralisation de l’autorité et donc de l’initiative. En Kabardino-Balkarie, ladislocation est allée assez loin, faisant émerger des groupes autonomes de quelques individus (cinq maximum), parfois même des combattants seuls. Ailleurs, notamment au Daghestan, leniveau pertinent d’action paraît être la ville ou le village d’où sont originaires les membres de ces « communautés » ou « djamaat » armées.C’est à cette échelle, très locale, que subsiste la capacité d’initiative des groupes insurrectionnels. Il s’agit d’initiatives de dimension tactique, parfois personnalisée, en tout cas issue de la base, c’est-à-dire fonctionnant sur le modèle « bottom-up ». Les assassinats de cheikhs soufis (Saïd-Efendi), d’imams locaux opposés au salafisme ou de juges – Magomed Magomedov et Akhmed Radzhapov respectivement en janvier et mars 201318 – témoignent de cet activisme résiduel qui alimente le climat de guerre civile au Daghestan. Les attentats kamikazes de Volgograd en octobre (2013) et à la fin décembre correspondent aussi à ce phénomène. Il est assez peu convainquant de croire que Doku Umarov ait lui-même ordonné ces attaques loin de Sotchi quand il s’agit d’abord de frapper les installations olympiques. Ce mode opératoire « bottom-up » explique aussi la perte de cohérence globale entre les différentes victimes ciblées par les militants se revendiquant de l’Emirat. De manière révélatrice, ni en Ingouchie ni en Tchétchénie ni au Tatarstan, une autorité n’est clairement déterminée. Aucun émir général, à plus forte raison régional, au sein de ces divisions territoriales, n’est confirmé par l’Emirat. La guérilla islamiste nord-caucasienne tend à ressembler actuellement plutôt à une myriade de groupes anarchiques armés qu’à un ou des mouvement(s) structuré(s) et proactif(s).

Conclusion

L’insurrection nord-caucasienne, divisée de facto en de multiples cellules rebelles, ne fait que survivre. Le leadership opérationnel se délite et les groupes, voire les individus, s’autonomisent. La raréfaction des ressources financières ne fait qu’accentuer le processus. Les structures militantes se développent ainsi désormais à proximité d’opportunités facilement accessibles ou qui ne sont pas encore épuisées19. En Tchétchénie et en Ingouchie, apparemment, les sources se tarissent. Au Daghestan, l’activisme de telle section dépend de ses succès en matière de racket ou de ses connexions avec les autorités et hommes d’affaires locaux. Les cellules de Kabardino-Balkarie, quant à elles, se déplacent vers l’ouest et débordent marginalement sur la Karatchévo-Tcherkessie. Rien n’indique de manière plus générale que cet état de marginalisation ne fasse pas place à une remobilisation mieux organisée et plus offensive. L’annonce par Dokou Oumarov de la levée du moratoire sur les opérations en Russie et son appel consécutif à frapper les Jeux Olympiques de Sotchi pourraient augurer d’un regain structurel et opérationnel de l’Emirat qui n’est pas encore évident - à l’heure de l’écriture. C’est là en tout cas un retournement stratégique du leader nord-caucasien, assez logique cela dit et auquel on pouvait évidemment s’attendre. La tenue des Jeux à proximité de cette zone de guérilla, de Kabardino-Balkarie au Daghestan, ne pouvait qu’attiser les velléités de l’Emirat. Elle lui offre aussi l’occasion idéale de se relancer contre une cible grand public et internationale, sans rejoindre pour autant les associations nationalistes, actuellement les plus mobilisées dans la région, qui font valoir que 150 ans plus tôt sur le lieu même où doivent se tenir les principales épreuves, les Russes procédaient à un véritable « génocide » contre les peuples et leurs identités. Il est peu probable, malgré l’évident avantage réaliste que l’Emirat du Caucase fasse cause commune avec ces structures laïques et libérales.

Laurent Vinatier,
chercheur associé à l’Institut Thomas More
et directeur de la société Emerging Actors Consulting,

Bibliographie

« Jihad in Russia : The Caucasus Emirate »,
Strategic Comments, IISS, vol°2012, n°45, December 4 2012

S. Gangloff (dir.). Dossier « Islam au Caucase ».
Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, juillet-décembre 2004, n°38

G. Hahn, Getting the Caucasus Emirate Right :
Global Jihadism in Russia’s North Caucasus, CSIS,
September 28, 2011

S. Steward & B.West « The Caucasus Emirate », Security Weekly, Stratfor International, April 15 2010

L. Vinatier Nord-Caucase : les guerres inachevées, Institut Thomas More, 12 avril 2010
http://www.institut-thomas-more.org/upload/media/art-lvinatier-avril2010.pdf

L. Vinatier, « Attentats de Boston : des “loups solitaires” en Amérique », Note d’Actualité n°1, Institut Thomas More
http://www.institut-thomas-more.org/actualite/attentats-de-boston-des-loups-solitaires-en-amerique-2.html

L. Vinatier, Tchétchènes : une diaspora en guerre,
Pétra, novembre 2013

Kavkaz Center, Vdagestan, Hunafa, Djamaat Takbir,
Emirat du Caucase, [consultation hebdomadaire]
North Caucasus Weekly, Jamestown Foundation,
[consultation bimestrielle]


1 Entretiens, Moscou, juillet 2010, septembre 2011, août 2012.
2 Entretien, expert, Moscou, juillet 2010.
3 Imarat Kavkaz, « Amir IK Abu Usman otmenil moratoriy na operatsii v Rossii i prizval ne dopustit’ olimpiady » [L’Emir du Caucase, Abu Usman, annule le moratoire sur les
opérations en Russie et appelle à empêcher les Jeux Olympiques]. Kavkaz Center [en ligne]. Disponible sur : http://www.kavkazcenter.com/russ/, (vidéo consultée le 3 juillet 2013, avant qu’elle soit supprimée du réseau).
4 M. Vatchagaev, « Killing of Gakaev Brothers Setback for North Caucasus Insurgency, but Not Fatal » Eurasia Daily Monitor, Jamestown Foundation, Volume 10, Issue 18,
January 31 2013. L’auteur cite plusieurs sources. Radio Liberty, “Gakayev Deaths Leave One Campfire Less In Chechen Mountains”, Caucasus Report, Radio Liberty, Radio Free Europe, January 30 2013.
5 Entretien, réfugiés tchétchènes, activistes politiques, Istanbul, septembre 2010.
6 Désignation officielle de la République indépendante de Tchétchénie, établie en août 1996 par l’accord de Khassaviourt qui entérine la victoire des combattants tchétchènes et le retrait des forces russes. Le substantif « itchkérisme » dans l’acception tchétchène est synonyme de nationalisme laïc (ou libéral, au sens occidental).
7 Entretien, réfugié tchétchène, Paris, mai 2011.
8 Imarat Kavkaz « Obrashcheniye amira Imarata Kavkaz Dokku Abu Usmana k rodstvennikam mudzhakhidov » [Message de l’Emir du Caucase Abu Usman aux proches des Moudjahidin]. Hunafa [en ligne]. Disponible sur http://hunafa.com/?p=15021 (vidéo consultée le 3 juillet).
9 M. Vatchagaev, « Moscow’s Revolving Door of Alleged Killings of Militant Leaders in Ingushetia Continues », Eurasia Daily Monitor, Jamestown Foundation, volume 10,
issue 99, May 24 2013.
10 Imarat Kavkaz « Nastavleniye ot amira Abu Khasana » [Allocution de l’Emir Abu Khasan]. Djamaat Takbir [en ligne]. Disponible sur :
http://djamaattakbir.blogspot.ch/2013/06/blog-post_14.html (vidéo consultée le 3 juillet).
11 Imarat Kavkaz « Obrashcheniye amira Vilayata Dagestan Abu Mukhammada » [Allocution de l’Emir du Daghestan, Abu Moukhamad]. Vdagestan [en ligne]. Disponible sur : http://vdagestan.com/obrashhenie-amira-vilayata-dagestan-abu-muxammada.djihad (vidéo consultée le 30 mai)
12 Le cadi en islam est le juge suprême. Il a à la fois un rôle juridique et judiciaire. En l’occurrence, au sein de l’Emirat du Caucase, il est celui qui garantit la conformité des
actions de chacun à la loi de la Charia.
13 Le zakat est l’un des cinq piliers de l’islam.
14 Imarat Kavkaz « Sovmestnoye obrashcheniye Kadiya Imarata Kavkaz i Amira Vilayata Dagestan — « Zakyat » [Appel conjoint du cadi de l’Emirat et de l’Emir du Daghestan – Zakat]. Vdagestan [en ligne]. Disponible sur : http://vdagestan.com/sovmestnoe-obrashhenie-kadiya-imarata-kavkaz-i-amira-vilayata-ddagestan-zakyat.djihad (vidéo consultée le 30 avril, aujourd’hui supprimée de You tube).
15 I. Abu Mukhamad « Kto pomog mudzhakhidu, poluchil takoye zhe voznagrazhdeniye » [Qui aide les Moudjahid sera récompensé de la même façon], Kavkaz Center [en ligne]. Disponible sur : http://www.kavkazcenter.com/russ/content/2013/06/16/98565.shtml (texte consulté le 3 juillet).
16 Radio Free Europe, « Who is Ramazan Abdulatipov ? » Caucasus Report, Radio Free Europe/Radio Liberty, January 28 2013.
17 A la fin août 2010, une trentaine de combattants tchétchènes sous les ordres d’Hussein Gakaev attaquent la résidence du Président prorusse Ramzan Kadyrov à Tsenteroï, faisant plusieurs morts parmi les forces de police (et les groupes rebelles).
18 P. Makhmudova « Judge killed in Dagestan », Caucasus Knot [en ligne]. Disponible sur : http://eng.kavkaz-uzel.ru/articles/23184/, (texte consulté le 15 mars).
19 Entretiens, experts et journalistes, Daghestan, Russie, août 2012.

Voir le sommaire

Pour s'abonner à la revue Sécurité & StratégiePour s'abonner à la revue Sécurité & Stratégie

Accueil | Contact | Mentions légales | Comité d’orientation | Note aux auteurs | Organisation
Acheter | S’abonner | Les derniers numéros | A propos de l’éditeur

Copyright© CDSE - Sécurité & Stratégie - 2017
Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE